Dès qu’il en a l’occasion, le comédien Marcel Leboeuf partage, sur toutes les tribunes, son grand amour pour la forêt et la nature. Une passion pour laquelle l’une de ses branches s’étendait, tout récemment encore, jusqu’au hameau de Kingsbury, en Estrie.
Ce profond attachement a des racines qui viennent de loin.
«Mes grands-parents sont natifs d’un petit village qui s’appelle Tourville, dans le comté de L’Islet. C’est là que tout a commencé pour moi. Mon grand-père maternel [Cléophas Bélanger] devenait heureux quand il rentrait dans le bois. Il m’amenait avec lui et m’apprenait le nom des plantes et des arbres. On déterrait une racine qui s’appelle la savoyane, qui est bonne pour les ulcères de bouche. Il ramassait aussi de la gomme d’épinette pour me la faire mâcher. Ça goûtait «l’yable»! Moi, j’étais ti-cul et je voulais être heureux comme lui», raconte-t-il d’emblée.

«C’était sa façon de dire : je t’aime»
En 1981, une surprise de taille l’attend lorsqu’il va présenter son premier «char neuf» à ses grands-parents. Pendant le repas, son grand-père se lève et lui annonce qu’il lui lègue sa terre à bois.
«Mon grand-père avait vu ma passion pour la forêt. C’est pour ça qu’il me l’a donnée. C’était aussi, je crois, sa façon de me dire : «Je t’aime». Dans ces années-là, on ne se disait pas, entre hommes, qu’on s’aimait.»
Aujourd’hui, chaque fois que Marcel Leboeuf se retrouve en forêt quelque part, il a une pensée pour son aïeul. «Pour moi, la nature est rattachée à l’amour de mon grand-père. Dès que je me trouve dans le bois, c’est lui que je vois. Tout ça vient d’une histoire d’amour.»
Un amour d’autant plus fort, explique-t-il, qu’il a appris dans sa jeunesse que ses grands-parents avaient adopté sa mère. «Ils sont allés dans une crèche à Québec, en 1934, pour chercher une fille et ils ont choisi ma mère. Mes grands-parents, je ne peux pas dire à quel point je les aime. S’ils n’avaient pas choisi ma mère, je ne serais pas là.»

À Kingsbury, la première maison dans sa vie
Son lien avec l’Estrie débute en 1985, tout à fait par hasard.
«J’étais à Radio-Canada et je me faisais maquiller. J’entends une conversation où une personne disait qu’elle s’était séparée et qu’elle avait une maison à vendre à Kingsbury, en Estrie. Je suis allé voir ça pour constater que ça venait avec une terre de 55 acres. À l’époque, je vivais en appartement à Montréal. Je ne pouvais pas passer à côté de cette occasion, alors je l’ai achetée. C’est la première maison que j’ai eue dans ma vie.»
Marcel Leboeuf «jardine» ensuite sa forêt pour y favoriser la repousse d’érables et y installer graduellement une érablière. «C’était un beau petit boisé et je voyais le potentiel pour virer ça en cabane à sucre.»

Pendant 40 ans, le comédien réside par intermittence dans son petit paradis estrien. L’aventure se termine à l’automne 2025 un peu comme elle avait débuté : de façon inattendue. «Je ne cherchais pas à vendre, mais un de mes chums m’a fait une offre que je ne pouvais pas refuser.»
Il assure que malgré son départ, il continuera de repasser par les Cantons.
«Le nouveau propriétaire a acheté à condition que j’aille faire du sirop avec lui. Je vais donc continuer à aller à Kingsbury pendant le temps des sucres. Il m’a aussi dit que je pourrais revenir quand je veux et qu’il me garde une chambre. J’aimais beaucoup cette place-là et je l’ai vendue un peu à reculons. Mais il m’offrait un bon prix et je ne rajeunis pas.»

Plusieurs implications sociales en lien avec la forêt
Tout au long de sa vie, et encore aujourd’hui, l’ardeur forestière de Marcel Leboeuf n’a jamais perdu de sa vigueur.
«J’ai huit chainsaws [scies à chaîne], dont trois électriques. J’aime ça couper des arbres. Mais j’aime aussi en replanter. L’an passé, on a fait une coupe sur cinq hectares à cause de la tordeuse. Cette année, au printemps, on a planté 8000 épinettes blanches. C’est un roulement. On coupe et on replante. C’est sûr que je ne verrai pas le résultat de mon vivant, mais mes enfants le pourront.»
Au-delà du hobby, il s’investit dans de nombreuses causes liées à la forêt. Il a notamment collaboré avec Groupements forestiers Québec en participant à des capsules vidéos promotionnelles pour mieux faire connaître les développements technologiques liés au travail sylvicole.

Il a aussi participé à la fondation de la Fiducie de recherche sur la forêt des Cantons-de-l’Est, aux côtés de Benoit Truax, docteur en sciences de l’environnement, et de Daniel Gagnon, doyen de la Faculté des sciences à l’Université de Regina. Cette fiducie a pour objectif de favoriser le développement et le transfert de connaissances scientifiques en aménagement forestier et en agroforesterie.
«Les bureaux sont situés à l’Abbaye de Saint-Benoit-du-Lac où les pères ont bien voulu nous accueillir. Il s’y fait là de la recherche ainsi qu’ailleurs dans les Cantons-de-l’Est.»
Marcel Leboeuf donne l’exemple d’une étude sur le peuplier hybride, à laquelle il a consacré un espace à Kingsbury afin d’étudier les vertus de cet arbre comme outil de restauration de la forêt.

Il s’est aussi impliqué activement dans «L’homme qui aime les arbres», une websérie qui vise à appuyer le projet de plantation de 50 000 arbres sur le territoire de la municipalité de Saint-Jean-sur-Richelieu dans le cadre de sa Stratégie de développement durable.

«Dehors, c’est la liberté»
Dès qu’il le peut, Marcel Leboeuf dégage du temps dans son horaire chargé pour se retrouver en nature.
«Je suis souvent dans des studios ou dans des théâtres. Dehors, pour moi, c’est la liberté. Ça contribue à mon équilibre.»

Cette chlorophylle qui lui coule dans les veines a guidé son choix de s’installer avec sa famille dans un écrin de verdure à Mont-Saint-Hilaire, en Montérégie, à deux pas de la montagne.
Peu après avoir déménagé là-bas, il apprend que la propriété du célèbre peintre Ozias Leduc, qui se trouvait juste derrière sa propre résidence, risquait d’être vendue à des promoteurs immobiliers pour y construire des condominiums. Il décide alors d’acquérir le terrain pour le protéger et fait don de la maison historique afin de s’assurer qu’elle devienne un musée et un centre d’interprétation pour le public.

Le couple a ensuite planté des vignes sur l’ancien verger d’Ozias Leduc, laissé à l’abandon. Ils y exploitent aujourd’hui un vignoble biologique baptisé le Domaine de Correlieu où ils produisent du raisin de table, du jus, des gelées et des confitures. Historiquement, «correlieu» est un vieux terme de marine signifiant tenir «corps et lieu» sur un navire pendant une longue traversée. Pour le peintre, ce mot revêtait une signification hautement poétique : «un endroit où le cœur est en tout».

Cette implication l’a par la suite mené s’impliquer en politique municipale et à siéger comme conseiller de 2021 à 2025.
«Je reste attaché à la place»
En fin d’entrevue, Marcel Leboeuf reconnaît que le lopin de terre n’est pas situé à Kingsbury, mais plutôt dans le Canton de Melbourne, qui entoure le village de Kingsbury. Il n’est toutefois pas le seul à s’exprimer ainsi. D’autres propriétaires de ce coin de pays ont eux aussi ce réflexe de dire que leur terre est située à Kingsbury. Preuve en est que cette minuscule localité de 141 habitants sait séduire, même s’il lui reste difficile d’accueillir de nouveaux résidents.
«Même si j’ai vendu ma terre à Kingsbury, je reste quand même beaucoup attaché à la place. C’est rattaché à ma fille Laurence, parce que j’ai acheté le lieu l’année où elle est venue au monde. Tous mes souvenirs liés à Kingsbury sont positifs.»
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